Commémoration du génocide des Tutsi à Bruxelles, le 07 avril 2005, Témoignage de Tatien NDOLIMANA MIHETO

Mesdames, Messieurs,

Je suis né le 21.01.1960, c’est-à-dire en plein massacres des Tutsi par leurs voisins Hutu; oui en plein génocide même si ce crime contre l’humanité à ce moment fatal de l’histoire du Rwanda, n’a pas été qualifié comme tel.

Permettez-moi de commencer mon témoignage de rescapé du génocide, par un bref rappel historique des relations entre les Batutsi, les Bahutu et les Batwa avant le génocide.

Avant l’arrivée des étrangers, fusils aux épaules pour nous coloniser et introduire leurs religions dans la région des grands lacs, la solidarité et la complémentarité des trois ethnies du Rwanda, à savoir batutsi, bahutu et batwa, étaient une réalité qui se passe d’analyse et les rwandais comme les autres peuples du monde, en l’occurrence les missionnaires catholiques et les colonisateurs qui débarquèrent aux Rwanda au tour des années 1910, en savent aussi bien que nous autres, raison pour laquelle je n’en dis pas davantage dans ce témoignage.  C’est ainsi qu’avant la colonisation, le Rwanda n’avait jamais connu de luttes à caractère ethnique.  Par contre, des intrigues, conflits et coups de palais au sein de l’élite tutsi dirigeant le pays, ont quelques fois bravé l’autorité du roi; la répression qui s’en suivait, était chaque fois très meurtrière, à tel point que des lignées entières pouvaient être tuées et les rescapés trouvaient refuge dans l’exil, très loin des limites territoriales du Rwanda.

Les colons arrivèrent au moment où le royaume du Rwanda était à son apogée, avec une organisation sociale, économique, militaire et politique d’un niveau qui n’avait pas beaucoup à envier à celle qui prévalait alors en Europe.  Le Rwanda était à cette date, un pays indépendant, aux dimensions égales à presque le double de sa superficie actuelle et s’étendant jusqu’au lac Edouard à l’est du Congo, au Ndorwa dans l’actuel sud ouest de l’Ouganda et au Karagwe dans l’actuel nord ouest de la Tanzanie.

Je passe sous silence le bilan du pouvoir colonial et ecclésiastique au Rwanda des années 1910 à 1959, un sujet très connu et qui se résume et se ramène à une destruction systématique et fondamentale de la société rwandaise dans tous les domaines, quand bien même il faut lui reconnaître certains mérites comme l’enseignement.

Ainsi dans mon témoignage, je vais me limiter à ne revivre avec vous que l’aboutissement de l’œuvre du duo église catholique/colonisation, qui deviendra plutôt criminelle que civilisatrice; une œuvre qui anéantit le pouvoir alors monarchique et dirigée par une élite tutsi depuis plusieurs siècles, pour le remettre en cadeau à l’élite hutu, dont le programme de gouvernement républicain, conçu de commun accord avec l’église catholique et le pouvoir colonial belge, a fait du génocide et de l’exil des Tutsi, toutes catégories sociales confondues, un préalable au succès de cet ordre nouveau, de cette nouvelle conception du Rwanda, qui se voulut faire tabula rasa et rompre avec son passé séculaire, pourtant riche de tout un trésor culturel, social et organisationnel sans commune mesure.

Je termine ma sommaire présentation de l’avant génocide au Rwanda et passe à l’ordre du jour proprement dit, à savoir mon témoignage à travers ma vie quotidienne dans ses aspects de traumatisme et de lutte pour la survie dans un Rwanda où nos frères et sœurs, nos enfants et nos parents tutsi ont été exterminés sauvagement par des voisins hutu encadrés par leurs gouvernements respectifs.

Je commence par le commencement et espère en ce moment, vous amener revivre avec moi, la souffrance endurée par les Tutsi depuis l’année funèbre de 1959 jusqu’au summum de notre calvaire pendant le génocide de 1994, qui balaya de la terre les nôtres.

Souvenons-nous avant tout que bon nombre de nos chers disparus, sont des familles qui n’ont pas eu la chance de laisser un seul survivant sous ce monde, des familles éteintes comme l’avaient prévu les génocidaires, qui avaient décidé notre totale extermination, IRIMBURABATUTSI dans la langue rwandaise.

Ma souffrance, mon trauma, ma lutte pour la vie et pour la dignité, commence très tôt avec le fameux Noël rouge au Rwanda. C’est en effet à partir du 24 décembre 1963, j’ai presque quatre ans, que dans l’actuelle préfecture de Gikongoro, particulièrement dans les sous préfectures Bufundu et Bunyambilili, entre 20.000 et 25.000 tutsi (selon les sources diverses sur ce crime contre l’humanité), soit +/- 30 % de la population tutsi de ces deux régions, sont tués en deux semaines à la machette, d’autres jetés dans les rivières Mwogo et Rukarara, qui engloutirent des milliers de tutsi de la région, dont des membres de ma propre famille.

Si vous permettez, je vous quitte et je cours rejoindre ma famille pendant quelques minutes, je m’en vais très loin m’entretenir avec mes chers parents emportés par le génocide en 1963.

Grand père paternel!!! toi qui a été tué en décembre 1963! Je me souviens de ton courage mais surtout de ta souffrance; mon cœur est meurtri par ce moment tragique de ton épuisement quand les hutu finirent par te tuer à coup de pierres après une résistance de deux jours, te défendant seul avec ton arc contre une foule de tueurs; tu étais parti chercher refuge chez le bourgmestre d’alors à qui tu avais donné des vaches de félicitation le jour de son investiture à ce poste; je sais pertinemment que ce même bourgmestre, ce hutu du nom de Gakunde, qui te livra aux bourreaux vers la fin des tueries de décembre 1963, était aussi parrain de mon jeune frère Cyprien alors bébé de quelques mois pendant ces massacres.  Ma pensée ne quitte jamais mes oncles paternels Kayinamura et Higiro qui furent tués, le premier découpé en morceaux sur la colline Tunani, le second la poitrine fracassée d’un coup de massue, bras et jambes liés avant d’être jeté dans la rivière Rukarara.

A l’instant même, je revis avec douleur le massacre génocidaire en 1963 et plus ravageur encore l’année 1994, le génocide total qui a englouti, qui a exterminé presque tous les nôtres.

Mon cœur est lourd, mon cerveau est hagard, je regarde avec effroi tous ces corps déterrés et enterrés dans la dignité sur toutes les collines du Rwanda depuis la fin du génocide en 1994 jusqu’aujourd’hui.

J’embrasse vide dans ma région natale, oui ils sont vides nos collines, plus personne à Kinyana ma colline natale, plus personne à Kirwa, Gasharu, Bwenda, Bunyoma, Kibumbwe, Gakanka, Kabarera, Nyakizu, Nyakiza, Murambi, Karehe, Kavumu, Kaduha, Runyinya, Mushegesho, Jimbu, Mushubi, Cyobe, Kibonwa, Ngoma, Rusi, Bitaba, Cyugaro, Musenyi, Kaduha, Mugano, Sovu, Turyango, Kibaga, Kibande, Nkore, Masagara, Jenda, Mugote, Bugarama, Shyembe, Joma, Tunani, Nyagane, Rubego.  Sur toutes les autres collines du Rwanda, aucune de nos familles et clans ne fût épargnés. Au Bunyambilili ma région, ils n’y sont plus, ils ne sont plus tous les membres de nos familles et clans Basinga, Banyginya, Batsobe, Bega, Bakono, Baha, Basharangabo, Baroha, Bashambo, Bacyaba, Bazigaba, Bahabanyi, Bagunga, Babanda, Banyakarama, Banama, Bahima, Bahindiro, Bagesera, ….

Je pense à vous, membres de ma famille maternelle du clan des baka de la colline Kinyana et celui des baroha – benegapfizi qui habitiez les collines Kibingo et Muganza au Bufundu avant d’être tués et jetés par les hutu dans la rivière Rukarara fin décembre 1963; je ne sais pas endurer que ceux d’entre vous qui avaient survécu, furent tous exterminés en 1994 à l’actuel site du génocide, le tristement célèbre Murambi de Gikongoro.

En plus de la méchante Rukarara et son lourd bilan du nombre de Tutsi englouties, je me souviens de toi grand père maternel, patriarche de Kinyana, et pour toi je pleure depuis mon enfance ; à chaque fois que je pense à ton assassinat. En effet, bien que je ne t’ai pas vraiment connu parce qu’alors trop petit pour réellement me rappeler à qui tu ressemblais, mais alors grand père, dès mon jeune âge, j’ai surpris ma mère te pleurer tandis qu’elle revivait avec ses sœurs ce noël rouge de 1963; elle finira par me révéler son calvaire de tous les jours et depuis lors je porte moi même ce chagrin et ce devoir noble d’être solidaire à mes chers parents et tous nos chers génocidés..

Grand père, c’est d’un cœur meurtri que je commémore aujourd’hui comment tu es mort martyrisé par la sauvagerie de tes voisins; je me souviens de ce moment où votre voisin Festo, accompagné par deux autres hutu, te fracassa la tête; c’était le premier jour des massacres ; je me représente la scène accablante et te vois en imagination, transporté à ton domicile de Rugali Rw’abareshya à Kinyana par tes fils Karekezi, Mugema et le jeune Gakwaya avant que tu ne leur ordonna de te quitter pour fuir les tueurs.  Je vois avec fureur cet autre tueur qui est venu te couper les tendons avec sa machette et te laissa mourir lentement; je vois Burengo et ses fils, Burengo ton voisin qui se chargea de venir te cracher au visage chaque matin et chaque soir tandis que tu agonisais au chevet de ta chère épouse Adèle; je revois ce Burengo qui revient et t’achève d’un coup de massue, et qui en même temps immola ta belle sœur pour ensuite la coucher contre ton corps inerte en criant cyniquement et avec impudeur, « vas y Kanonora fait l’amour avec ta belle sœur », et ce devant ta chère épouse, ma grand mère.

Je suis peiné de revivre ce moment fatal où toi grand mère, tête saignante, couronnée de branches de plantes piquantes, les cactus (ibitovu) par les tueurs, frappée de coups de machettes et de bâtons sur les tendons, les fesses et les épaules par des gamins hutu en initiation aux massacres de tutsi, tu fus conduite et jetée dans la méchante rivière Rukarara par le même Burengo et sa bande comprenant le fameux Ndemeye et ses fils parmi lesquels le sieur Nyandwi Desideri, après t’avoir torturée tout le temps qu’a duré ton agonie grand père; 9 jours de torture et d’agonie le répéteront chaque année tes filles dont ma mère Kampundu, tes filles qui eurent le courage de commémorer votre mort dans la plus grande discrétion; elles ont commémoré depuis 1964 jusqu’à leur propre mort quand les mêmes hutu qui vous ont tués en 1963, les exterminèrent en 1994 sans laisser un seul rescapé à Kaduha et dans toute la sous préfecture Bunyambili ; Bunyambilili où n’a survécu en 1994, qu’une centaine d’enfants et une dizaine d’adultes, qui sont Dieu merci, notre point d’appui d’aujourd’hui..

Mon cœur chavire à chaque fois que je pense aux tutsi tués en 1963, particulièrement ces bébés dont je vous résume le sort à travers la déclaration d’un hutu de Bwenda, une colline en face de Rubona rwa Kinyana ma colline natale; ce tueur qui aimait venter ses exploits auprès de ses congénères au cours des veillées de gloire (ibyivugo) sur sa colline, clamait haut et fort « qu’il est le meilleur des travailleurs (tueurs) de la région pour avoir excellé sur un terrain où les autres hésitaient encore, en tuant par une technique dont il est le seul maître, trente bébés tutsi que l’expert génocidaire qualifiait d’Ibitavuga » ; son hymne aux massacres était je le cite : Nishe ibitavuga mirongo itatu ; Ibitavuga, c’est-à-dire des bébés qui n’avaient pas encore atteint l’âge de la parole, des bébés de moins de deux ans.

Mesdames, messieurs,

C’était encore frais dans mon vécu quotidien, souffrant, toujours cloué et rongé par les massacres de 1963, tandis que je rêvais et touchais des doigts la libération, que je fus subitement foudroyé en voyant tous les miens mourir dans la pire des souffrances en avril 1994, victimes d’un génocide perpétré dans la haine la plus abjecte par leurs voisins hutu encadré et organisé dans les massacres, par un gouvernement, un Etat génocidaire, l’Etat rwandais d’alors.. Je pleure aujourd’hui avec vous tous les nôtres, sans savoir comment ils ont été tués ni dans quelles fosses communes ou quelles rivières ils ont été jetés, parce que j’étais, à ce moment, enfermé au camp de concentration de l’hôtel des milles collines à Kigali.  Je pleure indistinctement mes frères et sœurs tutsi exterminés sur toutes les collines du Rwanda, mais hélas mon cœur est trop lourd, mon esprit est ailleurs, je rêve de retrouver ne fut ce que le corps d’un seul des membres de ma propre famille nucléaire, pour payer ma dette en lui disant au revoir et en l’enterrant dans la dignité, selon les règles de notre culture. J’ai perdu mes repères, je m’en veux de ne pas pouvoir communiquer avec les miens qui sont partis sans parler, sans nous laisser un message, sans nous passer la main conformément à nos usages et coutumes, sans espoir que nous survivrons à ce génocide.

Entre nos morts et nous les survivants, se trouve érigé un mur infranchissable, constitué par ces tueurs qui savent tout sur la mort des nôtres mais ne nous disent rien; leur silence est une torture qui nous ronge et nous égare.  Chers disparus, je hais ces tueurs que je ne connais pas de nom, ces voisins qui ne révèlent pas où se trouvent vos corps; si seulement je pouvais retrouver un habit, un soulier, un chapeau porté en 1994 par l’un ou l’autre des nombreuses personnes de ma famille décimée, pour que je puisse faire mon deuil, ne fût ce que sur ce symbole.

Chers amis, laissez moi replonger au génocide de 1963 pour me souvenir de mes deux tantes paternelles, Agnès et Julienne qui se retrouvèrent veuves après que les familles entières de leurs maris, furent massacrés respectivement à Tunani et au Bufundu; quant à ma tante maternelle Antoinette, elle se retrouva également veuve après que tous les hommes et tous les garçons de sa belle famille du clan hima qui habitaient, Kabarera, Gakanka et Bunyoma, furent jetés dans la rivière Rukarara.

Toute la belle famille de ma tante maternelle mariée au clan bega, fut décimée sur les collines Kamusana et Kasemazi, pendant que les femmes étaient violées et certaines d’entres elles s’immolant au feu, se brûlant avec leurs enfants dans les maisons afin d’échapper aux violeurs batwa recrutés pour la cruelle mission d’humilier et martyriser des femmes tutsi.

Permettez-moi de vous rappeler qu’aucun des rescapés de 1963, n’a eu l’autorisation de commémorer ou d’inhumer dans la dignité, les corps des tutsis tués à cette époque; de même, aucun tutsi n’osa raconter à ses enfants, ce terrible massacre.  En effet, quiconque fût surpris entrain de parler, plus grave encore de pleurer ses morts, a été taxé d’extrémiste tutsi, d’ennemi de la république, de « cancrelat » pouvant être châtié à la peine de mort.  Ainsi donc de 1959 à 1994, tous les tutsi du Rwanda en l’occurrence ceux de Gikongoro, endurèrent dans l’impuissance et la souffrance, le fait de pas pleurer ou faire le deuil des leurs mais aussi et surtout le martyr de vivre sur des collines jonchées de fosses communes, où pourrissaient les corps des membres de leurs familles massacrés par leurs voisins hutu.

Consécutivement au génocide dont les miens ont été victimes en 1963, j’ai vécu, depuis mon école primaire en 1966, le trauma, le chagrin, la haine mais aussi la soif de vengeance qui deviendra une soif de justice au tour des années 1990 quand j’eus écho de l’idéologie d’équité et de libération, qui a fini par déclencher la guerre du FPR-Inkotanyi en octobre 1990.

En effet, dès l’école primaire, comme tous les enfants tutsi du Rwanda, j’ai dû à maintes reprises, me lever en classe sur ordre des enseignants qui ne cessaient de recenser nos ethnies.

Plus grave encore, au chemin vers ou de retour de l’école, je traverse la croisée des chemins appelé « ku kabuga » où mon grand père maternelle Kanonora dont je vous ai parlé précédemment, fut abattu du coup de massue en 1963 et son agonie ne me quittera jamais.

Chaque matin quand je me lève, je vois à l’horizon la colline Gaharo de Nyakiza, où fut tué mon autre grand père (le paternel), Sagahutu, assommé à coup de pierres après deux journées de résistance; de même les dimanches sur le chemin vers Kibumbwe et Kaduha allant à la messe, je traverse tour à tour les collines où furent tués mes oncles et beaucoup d’autres tutsi de la région.  A l’est de ma colline natale, je vois quotidiennement la méchante rivière Rukarara, qui nonchalante et brutale en même temps, ne cesse de me représenter des silhouettes de Tutsis qu’il a englouti; aussi cruelle que cette rivière, je vois la colline où habitait le tristement célèbre André Nkeramugabo, maître d’œuvre du génocide de 1963 alors au service des fameux Kayibanda Grégoire et Makuza Anastase, auteurs de l’évangile qui instituait les Hutus comme seul vrai peuple rwandais.

En 1973, j’étudie en 6ème primaire et à cette époque, un enseignant du nom de Nyilinkwaya Claver enseignant en 4 ème année mais plus zélé que tous les autres enseignants, nous fait chanter chaque matin et chaque après midi, avant de commencer les cours, des slogans, des insanités parmehutu du genre  » qui a défriché la fôret? c’est bien gahutu tandis que le fainéant gatusti le regardait dédaigneusement, que demande alors cet étranger de gatutsi? qu’il aille au diable maintenant que gahutu dirige fièrement le Rwanda ».  Assis à la première rangée devant le fameux enseignant, je suis obligé de chanter avec les autres mais je m’y refuse, je balbutie des lèvres pour faire semblant de chanter mais en réalité je grince des dents, ma colère et ma haine ne sont pas moins réelles que celles de cet enseignant.

Un jour à dix ans, commença une torture qui ne me quitte jamais, c’est encore une fois la rivière Rukarara dont le passage dit Ntaruka (la rivière Rukarara s’est frayé un passage souterrain à cet endroit), est jonchée de squelettes de tutsi depuis 1963; traumatisant jusqu’à la moelle des os fût mon premier passage de ce pont naturel de Ntaruka, qui marque tout être humain qui est amené à sauter par dessus les cranes des tutsi pêle-mêle avec des pierres et autres saletés, pour passer de la région Bunyambilili à la région Bufundu à l’autre rive de la rivière; ce pont aussi terrifiant, aussi étourdissant et tétanisant que le site du génocide de Murambi à Gikongoro, est lui, plus dangereux par sa nature sauvage et dévoratrice, son aspect sombre et ses cranes de tutsi qui n’ont jamais été pleurés par les leurs; ce pont naturel parsemé de trous pleins de squelettes, m’a traumatisé depuis mon enfance et ne me lâche pas encore aujourd’hui.  Un fait authentique, ce pont naturel n’avait jamais connu de crues (kurengerwa n’amazi) même pendant les plus fortes pluies, avant que ses trous ne soient jonchés de cadavres de tutsi en 1963; ainsi dans la région, l’on disait depuis lors en cachette, comme un dicton « ntaruka isigaye yuzura bitaligeze mu mateka yayo » (le pont naturel Ntaruka,.n’est plus à l’abri des crues comme il l’avait toujours été avant les massacres de 1963). Depuis ce trauma du pont Ntauka, je tremble à chaque fois que je passe sur un pont, même en voiture.

A ma connaissance, pas un seul tutsi de la région, adulte et si courageux soit-il, n’a jamais osé passer seul ce pont naturel de Ntaruka; en effet, en voyant les cranes des nôtres tour à tour couverts d’herbes et de saletés des crues saisonnières mais le plus souvent à nus pendant la saison sèche, la peur et la souffrance ressenties sont telles qu’il y a risque de tomber évanoui dans la méchante rivière; méchante étant le qualificatif donné à cette rivière considérée et nommée comme responsable du génocide de 1963 par les tutsi, à qui il était interdit, au risque d’être taxé d’extrémiste et de subversif, de nommer leurs vrais tueurs que sont leurs voisins hutu.  Les voilà, ces tutsi, pendant des crises de traumatisme, qui s’en prenaient sans cesse et en cachette, à une rivière dite méchante, génocidaire et je ne sais encore quel autre insulte.

De même, j’ai souffert d’entendre les miens, je veux dire mes parents, mes sœurs, mes frères, mes cousins, mes amis, mes voisins tutsi, forcés de qualifier et chanter en chœur avec des hutu, l’extermination des nôtres, de « révolution », de vent « muyaga »; tout petit, cela me révoltait et je courrais crier et pleurer ma souffrance dans un coin en jurant de venger un jour les miens, en déplorant l’impuissance des parents que je croyais pourtant puissants et capables de refuser cette résignation.

Quelle torture de voir le père du Bourgmestre qui avait livré mon grand père aux tueurs en 1963 mais aussi d’autres génocidaires d’alors, occuper la première place, comme invités d’honneur lors des cérémonies de mariage des cousins et cousines dans ma famille entre les années 1970 et 1980.  Des fois surprenais-je mon père, entrain de convaincre ma mère, que c’était là la seule façon de prouver notre volonté de réconciliation et surtout d’éviter tout éveil d’un sentiment anti-tutsi de la part des voisins.  Et pour cause, mon père avait été dans les rangs des inyenzi en Uganda en 1962, tare qu’il devait camoufler par un comportement le moins soupçonnable possible; en effet il déserta en 1962, en passant par l’Uganda, il traversa par bateau le lac Victoria en voyageur normal, passa par la Tanzanie et le Burundi pour ensuite rentrer au Rwanda par la rivière Akanyaru, et enfin rentrer au Bunyambilili en passant par les régions Nyaruguru, Bufundu et enfin en traversant la rivière Rukarara par le fameux pont Ntaruka.  Il aurait été mortel pour lui, de la part du gouvernement rwandais, si jamais son passé de milicien inyenzi, venait à être connu.

C’est seulement pendant la guerre du FPR-Inkotanyi en 1992 que mon papa Kagabo, à qui je venais de devoir révéler que un de ses fils, c’est à dire mon petit frère, était parti au front, rejoindre les combattants du FPR, me révéla son secret à savoir ses aventures des années 1960, en compagnie de son beau frère Alfred avec qui il partagea le long voyage de la désertion, voyage au terme du quel les deux hommes accostèrent sur leur terre natale par un stratagème par lequel mon papa traversa l’Akanyaru en nageant alors qu’Alfred qui ne s’y connaissait pas trop, risqua avec succès le passage de la douane officiel.  Après m’avoir révélé son secret, mon papa ne manqua pas de me dire que fort probablement, le moment prédit par les oracles divinatoires de la cour royale du Rwanda était arrivé, que le Rwanda allait probablement être libéré et qu’il coulera depuis, lait et miel mais que rares seront ceux qui seront encore en vie pour célébrer l’événement, à en croire les prédictions me disait il

Mesdames, messieurs,

Je vous épargne les péripéties qui marqueront ma vie, ma lutte de 1973 à 1994 en vous disant tout simplement qu’elles furent taillées sur mesure, à cette référence d’un Tatien Ndolimana Miheto, aux coudes à coudes avec son enseignant de 1973, dont la chanson précédemment reproduite, témoigne à suffisance combien il se mourait d’envie d’avoir une nouvelle occasion de se livrer aux massacres des tutsi et combien ma lutte pour la vie, passera par beaucoup d’obstacles.

Contre toute attente et à la grande déception de mon enseignant d’alors, fin 1973, je quitte Kaduha pour continuer ma formation au Petit Séminaire de Butare et en même temps je vis ma jeunesse à Kigali chez mon oncle Ndibwami, un juriste de renom, Docteur en droit demé de l’Université Catholique de Louvain en 1963, juste à la veille du génocide des siens; mon oncle ne se priva pas de me donner toute l’information sur le mal rwandais.

De 1963 à 1994, ma lutte pour la vie, sera teinté d’une série de chances mêlées d’heureuses opportunités par rapport aux terribles injustices dont furent l’objet mes frères et sœurs tutsi vivant au Rwanda.

Cependant, le Trauma subséquent aux massacres de Noël 1963 m’obsèdera, à tel enseigne que tout au long de ma formation, de l’école secondaire à la vie de fonctionnaire, en passant par l’Université que j’ai terminé en 1988, je n’ai jamais accepté de m’asseoir dans un bureau ou une salle complètement fermée.  Ma stratégie consistera à toujours m’assurer à tout moment, une possibilité de passer par la fenêtre pour fuir les hutu si jamais les massacres de Tutsi du genre noël rouge de 1963 ou ceux de 1973, se reproduisaient.  Je me souviens qu’à Butare, aussi bien au Petit Séminaire qu’à l’Université, je n’ai jamais terminé un cours d’une heure sans perdre quelques secondes à penser à une attaque et donc à vérifier la fenêtre par où j’étais sensé passer.

Ce Trauma de vérifier la fenêtre pour une possibilité de fuir en courant, ne passera qu’après le génocide de 1994, période à partir de laquelle je ne sais pas si je suis en hibernation ou si je vis réellement.  Franchement je ne sais pas quels effets ont provoqué en moi un jour du mois d’avril 1994, c’est au tour du 20 avril, et le jour du 04/07/1994.  Le jour du mois d’avril dont je parle, c’est ce jour éternellement funèbre où, enfermé au camp de concentration de  l’hôtel des 1000 collines, j’ai réalisé que ce qui s’abattait sur les Tutsi sur toutes les collines du pays, était bel et bien un génocide qui emportait tous les nôtres ; c’est également à cette date que j’ai réalisé que nos démarches pour être évacué de cette hôtel vers un lieu sûr, butaient contre une décision des génocidaires qui pouvaient donc nous tuer d’un moment à l’autre, tandis que le 04/07/1994 est le jour défaite des génocidaires; le jour qui, en principe, devait couronner mon rêve, mon sentiment de vengeance, de lutte pour mes droits, un sentiment qui naquit et grandit en moi depuis mon école primaire. Le génocide des Tutsis, des miens, totalement consommé versus défaite des génocidaires et notre libération, quel effet en moi, quel effet sur nous autres les rescapés ?

Mesdames, messieurs,

Je m’en voudrais de ne pas placer mon témoignage dans son contexte global ; ainsi je vous rappelle que le Noël rouge de 1963 qui marqua pour toujours mon vécu quotidien, ne fut pas une spécificité de Gikongoro même si les tueries dans d’autres préfectures n’ont pas pris la même ampleur, pas plus qu’ils n’emportèrent autant de vies humaines que ce fut le cas à Gikongoro.

Est ce que le génocide de 1994 que nous commémorons aujourd’hui, fut le fruit d’un vent ou d’un tsunami? non, ce génocide fut précédé par des massacres et des crimes aussi génocidaires que ceux de décembre 1963.

Parlant du génocide 19963, souvenons nous et témoignons ensemble des massacres de tutsi sur toutes les collines du Rwanda ainsi que leur déportation et leur exil; ces tutsi tués, spoliées de leurs biens et dont les maisons furent systématiquement brûlés, ces tutsi mourant dans les camps de réfugiés aux portes de leur pays en Uganda, au Congo, au Burundi, en Tanzanie; des tutsi forcés à la déportation en quittant leur chère patrie, bâtie par nos ancêtres depuis plusieurs siècles.  Ce malheur planifié fut lancé officiellement par les tueries de 1959 à Ndiza et Marangara pour ensuite embraser tous les territoires du pays à l’époque, à savoir Gitarama, Ruhengeri, Gisenyi, Kibuye, Cyangugu, Astrida, Nyanza, Kigali et Kibungo.  Le plan diabolique de génocide et de déportation qui a frappé notre pays à plusieurs reprises depuis 1959, a eu le génie de viser et détruire presque chaque famille, voire chaque ménage tutsi du Rwanda, en l’amputant par l’exil ou par le génocide, d’une bonne partie de ses membres.

Ainsi, nous estimons que de 1959 à 1973, plus ou moins 50 % du peuple tutsi du Rwanda, avait dû trouver son salut dans l’exil, forcé à errer sans espoir et à vivre dans des conditions cruelles de réfugié jusqu’à 1994, principalement dans les pays limitrophes au Rwanda.  Souvenons nous que la seule assistance du HCR qui céda au plan génocidaire du gouvernement rwandais d’alors, consistera à refouler ces réfugiés tutsi le plus loin possible de leur mère patrie pour les réduire à être apatrides ou tout simplement à perdre racines et sombrer dans l’acculturation, l’assimilation, l’oubli de la langue maternelle et finalement la perte et l’amnésie totale de leur identité

Souvenons nous que l’année funèbre 1959, marque la date où l’Eglise catholique et les colons belges, qui venaient de régner de force sur le Rwanda pendant plus ou moins soixante ans, décidèrent de mettre le pays à feu et à sang, en anéantissant la monarchie, en éradicant l’ordre établi par ceux qui fondèrent ce pays et le destinèrent à être une terre de paix et de solidarité entre ses habitants tutsi, hutu et twa pour les siècles des siècles, un pays où le Roi détenait du Dieu du Rwanda, pouvoir et diligence pour l’intérêt de tous les rwandais.

Rappelons nous que les colons, sous l’égide de l’Eglise catholique, décidèrent de détruire la société rwandaise en passant par le massacre et la déportation des tutsi comme solution à leur option de refuser ou de retarder l’indépendance du Rwanda.  C’est cette entreprise diabolique, conçue nous le savons depuis les années 1950, qui évoluera, sous le flambeau criminel des leaders hutu, en plan qui a vite viré au génocide qui endeuille les tutsi et le Rwanda depuis 1959 et hélas pour toujours, ce parce que le génocide perpétré contre les Tutsi en 1994, fait depuis lors et fera à jamais, partie intégrante du vécu quotidien des rwandais.

Rappelons nous du Parmehutu et ses partenaires l’Eglise catholique et les colons belges optant en 1959, pour le crime d’entraîner la population hutu dans la violence, le désordre et le massacre de Tutsi.  La tâche est facile parce que d’un côté, les paysans infantilisés et endoctrinés respectivement par l’église et les colons aux différences ethniques, sont cette fois-ci endiablés par des leaders hutu dont la machine de l’idéologie ethnique et le plan génocidaire, sont déjà à l’œuvre, et d’un autre côté parce que l’armée des colons (comptant des congolais dans ses rangs) aux côtés des génocidaires des années 1960, est de loin plus forte que celle du roi rwandais.

Rappelons nous de ces hutu, forts du soutien de l’armée des colons belges et devenant des carnivores déjà depuis 1959, des fauves ivres du sang tutsi sur toutes les collines du pays, ces hutu abattant les vaches des tutsi et brûlant nos maisons, violant les femmes tutsi avant de les tuer, ces hutu tuant bébés, enfants et vieillards. Les voilà tuant et forçant des centaines de milliers de tutsi à l’exil en Uganda, au Burundi, au Congo et en Tanzanie tandis que d’autres étaient déportés au Rwanda même dans les forêts mortifères du Bugesera , Kibungo à Sake et Rukumbeli.  Les périodes funèbres seront les années 1959, 1960, 1961, 1962, 1963, 1964, 1965, 1966, 1967, 1972, 1973, 1990, 1991, 1992, 1993, les quelles connaîtront le summum de l’indicible pendant le génocide de 1994, reconnu enfin par l’ONU et tous les peuples du monde entier..

Souvenons nous de la marginalisation, de l’injustice, des souffrances, des tortures quotidiennes, de l’ethnocide et des massacres que subirent les tutsi du Rwanda de 1959 à 1994; pensons à l’emprisonnement de plus ou moins 10 000 personnes de l’élite tutsi, tous des civils, pourchassés et enlevés à travers toutes les communes du Rwanda en octobre 1990, sur accusation abusive d’être des complices de l’attaque militaire du FPR Inkotanyi; songeons aux trois décennies depuis l’année 1959, pendant lesquelles nos frères et sœurs tutsi de la diaspora, sombraient dans la misère, l’abandon et les répressions de tout genre.

Souvenons nous des massacres de tutsi dans toutes les écoles secondaires et les universités du Rwanda en 1973 alors que leurs aînés et leurs parents étaient systématiquement chassés de leurs emplois; rappelons nous de ces tutsi, jeunes et adultes forcés à l’exil pour échapper aux massacres qui faisaient rage dans tout le pays.

Songeons aux massacres des réfugiés tutsi d’Uganda en 1982, leur fuite d’Uganda vers leur mère patrie dont le gouvernement hutu les accueillit par des tortures de tout genre et les renvoya mourir en Uganda.  Souvenons-nous des tutsi rwandais, réfugiés au Burundi, qui furent exterminés à Ntega et Marangara en 1988 par les hutu du Burundi.  Songeons à l’extermination des tutsi du Mutara fin 1990, l’extermination des tutsi du clan bagogwe en 1991, aux massacres des tutsi de Ngororero en 1991 et ceux de Nyamata et Kibuye en 1992 et 1993..

Souvenons-nous et pensons au génocide d’avril à juillet 1994 qui emporta plus d’un Million de Tutsi.  Songeons surtout aux cruelles méthodes de tuer, utilisées par les hutu et leur gouvernement; plus de 100 techniques combien haineuses et cruelles par lesquelles les génocidaires rivalisèrent de génie du mal, de torture et d’extermination d’innocents dont le seul péché fut d’être nés tutsi; des personnes dignes et nobles réduits par leurs voisins génocidaires à des choses, des saletés, des bestioles nuisibles, mais en même temps considérés par ces hutu complexés, comme des individus de race supérieure et à radier de la planète terre.

Je garde un souvenir révolté et porte pour toujours un regard accusateur sur les nations unies, les pays et les peuples qui nous abandonnèrent et nous laissèrent à la merci des génocidaires qui étaient confortés fièrement dans leurs sauvageries indicibles, sans la moindre condamnation de la part des puissances de ce monde, dont l’indifférence totale et l’inaction face au génocide, est un crime irréparable et honteux; un crime qui interpelle et condamne la communauté internationale, coupable de non intervention et de non assistance au peuple en extermination, intervention pourtant prônée et dictée par la convention de l’ONU sur la prévention des génocides.

Il n’est pas inutile de rappeler ou d’informer ceux parmi vous qui ne le savent pas bien, que le génocide contre les Tutsi en 1994, a été commis sur fond de guerre qui opposait depuis octobre 1990, le pouvoir dictatorial et génocidaire du Gouvernement Rwandais aux rebelles du FPR (Front Patriotique Rwandais)-Inkotanyi, un mouvement politico-militaire regroupant principalement les anciens réfugiés tutsi en Uganda, Burundi, Congo-Kinshasa, Tanzanie, Kenya et un peu partout en Afrique mais aussi en Europe et en Amérique du nord.  Ce mouvement avait également des membres actifs et sympathisants aussi bien tutsi que hutu à l’intérieur du Rwanda.  Le FPR luttait pour la libération du peuple, le droit à la patrie et la démocratie au Rwanda.  Le régime dictatorial hutu au Rwanda d’alors, aux abois face à la force de frappe de l’armée du FPR-Inkotanyi, accéléra, sous l’ombre des accords de paix négociés et signés en Août 1993 à ARUSHA en Tanzanie, son plan d’extermination de toute la population tutsi vivant à cette époque à l’intérieur du Rwanda, laquelle population tutsi était illusionnée et bercée par la présence de trois mille soldats des nations unies, la MINUAR, sensés assurer la protection des civils.

Les planificateurs du génocide, au lieu de redresser le tir, d’abandonner leur plan diabolique et accepter la mise en application des accords de paix et de partage du pouvoir avec le FPR et les autres partis politiques d’opposition, ont plutôt bouclé leur projet de génocide auquel ils sont parvenus à associer presque toute la population hutu et n’attendent que le signal du chef pour exterminer les Tutsi, nettoyer le pays comme ils chantaient.

Du blocage de la mise en application de accords de paix susmentionnés, éclata un coup de tonnerre, l’assassinat du dictateur dans la nuit du 06 avril 1994, celui là même de qui devait venir le signal et l’ordre de commencer le génocide, Habyalimana en chef, en compagnie de ses bras droits et du président du Burundi, également un hutu; c’est un assassinat hors pair puisque il constitue le détonateur, l’occasion prétexte de lancement du génocide antitutsi.  La réussite du mal absolu sur tout le territoire rwandais, passa par l’extermination en date du 07 avril 1994, d’une bonne partie des membres du gouvernement démissionnaire autant que ceux désignés pour les institutions prévues par les accords de paix d’Arusha, soit une trentaine de leaders hutu et tutsi qui constituaient le fer de lance des partis politiques d’opposition, considérés comme alliés politiques du FPR; ces tueries ciblées, un coup d’état au vrai sens du terme, s’accompagnèrent par l’intimidation de l’ONU en général et de ses soldats de la MINUAR en particulier, par le massacre odieux de dix paras belges et de douze civils belges, dès les premières heures du génocide.  Ce double massacre de rwandais et de belges, opéré par la machine génocidaire, constituait un préalable efficace et décisif à la victoire du mal sur le bien.  En effet, une fois tous les leaders hutu opposés au génocide décimés, les nations unies embarrassées et embourbées dans l’hésitation suite à la liquidation de dix casques bleues, c’est-à-dire des hommes civilisés, les dix paras belges, par des sauvages africains, la machine à tuer, à savoir l’Etat rwandais, une machine génocidaire constituée par l’armée et les partis politiques de l’aile qui soutenait le président Habyalimana, qui avait réussi à mobiliser et lever presque toute la population hutu comme un seul homme, sous le sobriquet galvanisateur de « hutu power », lequel quadrillait toutes les communes du Rwanda, n’avait plus aucun obstacle à l’extermination de la population tutsi, sans aucune défense, dans la mesure où les génocidaires, des millions, avaient tout mis en œuvre, pour exterminer les tutsi vivant au Rwanda en quelques semaines.

Après ce rappel du contexte global dans lequel se place mon témoignage, je ne doute pas que chacun d’entre nous ici présent, garde en mémoire tous nos chers disparus qui périrent de 1959 à 1994 dans la pire des souffrances, sous les coups de leurs bourreaux de voisins.

Mon trauma de 1963 passa en 1994, vous disais-je précédemment, mais hélas acceptez que je vous révèle que c’était juste pour laisser place, pour être relayé par un mal de loin plus douloureux et dévorateur à savoir cette hantise qui me ronge quotidiennement.  En effet, depuis 1994, tandis que mon cœur est brisé, mon cerveau lui, ne me laisse jamais de répit, il me réclame la vérité, il m’ordonne de connaître nommément les tueurs qui ont décimé les miens, de connaître en détail comment, où et à quelle date, ces génocidaires ont tué mes parents, mes sœurs, mes frères, mes neveux, mes tantes, mes oncles, mes cousins, mes amis, mes compagnons de lutte combien héroïques, et surtout de retrouver leurs corps.

Plus grave encore, au moment où mon esprit se révolte contre mes recherches qui n’aboutissent à aucun résultat, au même moment le tueur me regarde avec dédain sans mot dire, il jubile et sa satisfaction est totale.

Je sais que la plupart des rescapés sont plus meurtris que moi; chers frères et sœurs, je sais pertinemment que toutes et tous, vous endurez le même calvaire que moi, raison pour laquelle notre solidarité s’impose, pour pouvoir renaître de nos cendres et rebondir ensemble, pour affronter défis et embûches qui s’érigent devant nous mais aussi et surtout pour combattre et vaincre ceux-là même qui nous ont endeuillé.

Après cette communion de souffrance et d’espoir, permettez-moi maintenant de revivre avec vous l’itinéraire quelque peu miraculeux au bout duquel duquel, j’ai survécu à la machine qui décimait systématiquement tout Tutsi qui se trouvait au Rwanda au mois d’avril 1994.

Le 07/04/1994 à 05H00 du matin, je suis réveillé par un coup de téléphone venant du CND, campement du bataillon de l’APR-Inkotanyi, c’est le Lieutenant Freddy Muziraguharara alors Assistant du Colonel Kanyarengwe Alexis, Président du FPR, qui veut en savoir un peu sur la situation au centre ville et au quartier Kiyovu/Rugunga; notre calvaire commence deux heures plus tard; je suis avec mon épouse Eugénie, Boris notre fils de deux ans, mon petit frère Cyprien, ma belle sœur Claire et son mari Christophe, quand au tour de 07h00 heures, nous apprenons la mort systématique des dignitaires de l’opposition politique et de la société civile au Rwanda parmi lesquels nos parents directs; suit un peu plus tard dans la journée, le carnage combien affreux et douloureux des dix para belges en mission humanitaire au Rwanda, mais plus grave encore la machine qui tue est plutôt génocidaire qu’autre chose; en effet, nous avons déjà appris que maison par maison, tous les tutsi, politiciens, fonctionnaires, commerçants et simples citoyens sans distinction d’âge ni de sexe, sont tués dès la matinée du 07 avril par leurs voisins hutu, encouragés, encadrés et appuyés par les militaires et .les milices.

Nous passerons quatre jours cachés chez mon voisin immédiat, un belge alors Représentant de Caritas au Rwanda.  Le 11/04, la mort nous encercle, en tout sept militaires lourdement armés, ils tuent systématiquement les Tutsi de notre quartier, ils les ont presque tous tués, nous ne sommes que trois ménages du quartier qui ont survécu. Les tueurs entrent dans la maison, le moment est fatal, nous sentons la mort nous emporter dans son monde mais un miracle, nous ne sommes pas directement tués ; je compte revenir à ce miracle dans mon prochain témoignage. .  Les tueurs partis sans nous tuer,  nous sommes des gibiers blessés et quelques instants plus tard, nous parvenons à l’Ecole française Saint-Exupéry de Rugunga à moins de 300 mètres de mon domicile où une cinquantaine de militaires français rassemblent des expatriés, toutes nationalités confondues pour les évacuer; ces militaires qui avaient pris soin de nous demander notre ethnie, s’apprêtent à partir pour l’aéroport; nous essayons d’embarquer comme les autres mais ils nous poussent violemment par terre avec menace de tirer sur nous en criant qu’ils n’acceptent que des non rwandais, plus criminel est ce monsieur qui me foudroya d’un adieu mortel, en disant: » monsieur, votre FPR vient vous sauver », cet adieu résonne pour toujours dans mon cerveau comme un coup de marteau.  Votre FPR m’a-t-il dit en effet, certainement parce que, quelques minutes avant, dupé par son semblant de compassion, je n’avais pas hésité à répondre honnêtement à sa question relative à la nature de la guerre du FPR, tout en lui précisant que je suis un membre clandestin de ce mouvement, je croyais surtout me faire plus pathétique et le convaincre de mon double danger de mort; mais hélas sans m’en rendre compte, l’interview lui accordé sur la guerre du FPR, venait de m’arracher un aveu à l’ennemi qu’il était, un ennemi qui jubilait en nous abandonnant aux mains des tueurs pour une mort certaine.

Nous embarquons dans notre voiture, Christophe au volant mais il y a des barrières à chaque 300 mètres. Cher auditoire, le temps imparti ne me permet pas de vous dire comment, physiquement sains et saufs, nous parviendrons miraculeusement à l’hôtel des 1000 collines, respectivement le 11 et le 12 avril.

Ce luxueux hôtel devint aussitôt un camp de concentration au vrai sens du terme si nous voulons bien penser au cas du génocide contre les juifs ou même aux autres camps de concentration où périrent la plupart des Tutsi du Rwanda pendant le génocide à savoir la centaine d’églises catholiques que comptait le pays et bon nombre d’écoles, bureaux communes, hôpitaux et autres bâtiments collectifs.  La seule différence est que les déportés de l’hôtel des 1000 collines comme ceux des autres sites du même genre alors qualifiés de sites protégés des NU, seront, suite à un plan diabolique, épargnés par les génocidaires eux mêmes, ce sur consigne du Gouvernement français et le regard curieux de l’ONU, l’ONU qui paradoxalement tournait lâchement en rond pendant que le plus jamais ça se reproduisait sous ses yeux.  Je dis bien sur consigne et vous rappelle pour preuve éloquente, les résolutions qui autorisèrent la MINUAR 2 et la mission turquoise (française) baptisées sadiquement de mission de sauvetage des tutsi encore en vie et de stoppage du génocide qui était pourtant, nous le savons bien, totalement consommé.

Souvenons nous que ces résolutions furent décidées par l’ONU en brandissant les Tutsi encore en vie, comme ceux réfugiés à l’hôtel des milles collines et dans quelques autres sites alors protégés par la MINUAR et certains ONG comme la CICR.  L’existence de ces rares Tutsi, soigneusement réservés par les génocidaires, a ainsi permis aux dirigeants de l’ONU de se masturber la conscience et surtout de cacher aux habitants du monde entier les vrais mobiles de la mission des troupes françaises dépêchées le 22/06/94 au Rwanda pour un mandat cynique qui fut et restera inavouable jusqu’aujourd’hui. Je le répète ces deux missions onusiennes (mission Turquoise et MINUAR 2), se faisaient passer pour des interventions en faveur des Tutsi encore en vie alors qu’elles venaient pour d’autres enjeux relevant de la géopolitique.

En somme, réfugiés à l’hôtel des 1000 Collines, nous sommes d’un côté pour la MINUAR, mission des nations unies au Rwanda, un objet de fierté et une justification de leur présence au Rwanda; ainsi ils baptisent cet hôtel comme quelques autres sites du genre, une dizaine en tout, déjà au 07 avril 1994, du nom de sites protégés des Nations Unies.

Pour les planificateurs du génocide d’un autre côté, nous constituons un argument spectaculaire de leur bonne volonté à collaborer avec la MINUAR pour sauver des gens traqués par une population incontrôlable, mentaient ils. Cependant, aussi machiavélique et criminel que cela puisse être, la vérité est que nous avons survécu pour devenir des cartes que le gouvernement français et le gouvernement génocidaire rwandais, devaient présenter sur la table du conseil de sécurité des Nations Unies pour obtenir de lui, le mandat d’intervenir militairement au Rwanda sous le titre de mission devant arrêter le génocide alors qu’il venait d’être totalement terminé; cynique prétexte quand on sait que le vrai mandat de la mission turquoise qui a avorté, n’était autre chose que le soutien aux génocidaires en défaite face à l’armée du FPR-Inkotanyi, en réalité, les français venaient stopper la victoire militaire du FPR.

Dieu merci que cette défaite fut effective à défaut de quoi, nous autres rescapés des sites protégés de l’ONU au Rwanda, je veux nommer l’hôtel des milles collines et de quelques autres endroits du genre, en réalité des camps de concentration qu’autre chose, aurions traîné à jamais le chagrin et la honte d’avoir servi les intérêts des génocidaires qui venaient d’exterminer les nôtres.

Concernant notre vécu quotidien depuis avril à la date de notre délivrance, rappelons-nous que dès les premières heures, nous avons commencé par vivre en direct, sur la télévision, notre abandon par le monde entier, abandon dont le paroxysme fut la décision criminelle de l’ONU d’intimer à la MINUAR 1, l’ordre ne pas secourir les victimes rwandais et de ne s’occuper que des expatriés, lequel ordre sera directement suivi par le rapatriement de ces forces onusiennes depuis le 18 avril 94, en plein génocide, tout  en en ne gardant que 250 observateurs, dont la mission reste secret d’Etat au niveau des puissances de ce monde.

Ainsi, laissés aux mains des génocidaires, nous étions une cible toute désignée, quotidiennement traqués, en réalité des naufragés dans un océan de tueurs, attendant la mort à tout moment; souvenez vous avec moi que la RTLM scandait à longueur de journée, en exhortant les tueurs par des promesses comme quoi ceux qui se distingueront dans l’extermination des tutsi, auront le privilège d’être récompensés par leurs chefs, qui leur réservaient un dessert particulier au carnage qu’ils opéraient dans tout le pays; la RTLM crachait son venin en disant que ces travailleurs (tueurs) se verront offrir les femmes et filles tutsi de l’hôtel des 1000 qu’ils auront le loisir de violer en même temps qu’ils seront occupés à exterminer leurs maris.

Ce moment hystérique dans nos rangs, devenait fatal quand cette radio terminait sa torture par le bilan des tueries sur tout le territoire rwandais et en même temps que par diverses sources, nous apprenions à tour de rôle, la mort de nos propres parents aux quatre coins de nos communes d’origine et de nos quartiers de résidence. Comme si ce calvaire ne suffisait pas, nous étions en outre traumatisés par les factures et les menaces d’être chassés de ce camp de concentration par la direction intérimaire de l’hôtel, parce que nous ne savions pas payer cash l’occupation des soi disant chambres, en réalité des salles communes; incapables aussi nous étions, de payer nos consommations, à savoir l’eau de la piscine et l’utilisation de l’électricité pour cuir les aliments achetés nous mêmes ou obtenus de quelques ONG.  Inutile de vous rappeler qu’aujourd’hui, un film mensonger vient de paraître et c’est le fameux directeur intérimaire dont je vous brosse les malversations, c’est bel et bien celui là qui nous a malmené, que le film hôtel Rwanda exhibe comme un héros réel qui nous a sauvé, en lieu et place de le peindre dans son vrai rôle d’imposteur à la solde des génocidaires et de sa nature de pêcheur en eau trouble, qui s’est fait de l’argent sur des Tutsi qui mouraient de torture et d’épuisement. En réalité, ce gérant, le sieur Rusesabagina, agissant en son nom propre, n’avait aucune force ni de s’opposer, ni d’amadouer les génocidaires qui avaient le contrôle sur tout.

A mon humble avis, les facteurs clés qui furent synergiques et concomitants pour la survie des réfugiés de l’hôtel des 1000 collines, sont les suivants :

  1. L’Hôtel des Mille Collines ainsi que quelques autres sites de Kigali, a été déclaré site protégé de la MINUAR (ONU) depuis le 7 avril 1994. Pour l’accomplissement de cette mission, je veux dire pour protéger les réfugiés dans cet hôtel, une dizaine de soldats de la MINUAR, commandés par le lieutenant-colonel Cyprien Moigny, y ont été déployés et ont vécu avec nous depuis le 7 avril jusqu’à la fin du génocide. Le drapeau de l’ONU flottait sur le toit de l’hôtel et des véhicules blindés de l’ONU étaient stationnés à l’entrée de l’hôtel pour protéger les réfugiés.
  2. Probablement après concertation avec le Gouvernement français, le Gouvernement rwandais et son armée ; ont décidé de réserver ( protéger) certains Tutsis rassemblés dans des endroits comme l’hôtel des Mille Collines et d’autres endroits que nous connaissons aujourd’hui ; ces Tutsi étaient censés être utilisés par le Rwanda et le Gouvernement français au Conseil de sécurité de l’ONU comme personnes à secourir et ainsi obtenir une résolution machiavélique pour une intervention militaire au Rwanda, officiellement pour protéger les Tutsis pas encore tués, mais pratiquement pour arrêter la victoire du FPR-Inkotanyi sur l’armée Rwandaise (responsable du génocide). Nous savons tous que la renommée opération turquoise française, fruit de ce stratagème, a été initialement conçue pour opérer de l’ouest du Rwanda jusque dans la capitale Kigali dont l’hôtel des 1000 Collines était un des sites phares de cette opération.
  3. Le FPR-Inkotanyi avait quelques personnes dans la zone qu’il contrôlait, qui voulaient rejoindre leurs familles dans la zone contrôlée par l’armée gouvernementale ; cette situation a créé au tour du 20/04/1994 (comme l’a confirmé à notre comité de crise, le général Dallaire et le colonel Moingy qui commandait le peloton qui gardait le site protégé « Hôtel Rwanda » de l’ONU), une certaine logique d’échange de personnes réfugiés dans cet ’Hôtel et dans d’autres sites, qui voulaient aller dans la zone sécurisée par le FPR, contre ceux qui voulaient passer de la zone FPR vers la zone du Gouvernement rwandais. En effet, notre survie a abouti par cette opération de nous échanger de la zone des génocidaires, contre des gens de la zone FPR.
  4. De Bruxelles, les propriétaires de l’Hôtel des Mille Collines, à savoir Sabena, ont également joué un rôle clé : en effet, la protection de leur hôtel contre pillage et destruction, passait par la protection des réfugiés qui s’y trouvaient. La Sabena a utilisé son influence pour nous protéger.
  5. Les cris de demande de secours que nous avons lancé tout azimut (téléphone et faxes envoyés) à partir de l’hôtel, essentiellement avant que Rusesabagina ne commence à travailler à l’Hôtel des Mille Collines, ont également joué un certain rôle dans notre survie. J’ai toujours sur moi des documents révélateurs, attestant que notre survie est en quelque sorte aussi due au rôle clé de l’ancien ministre luxembourgeois de la Défense, de ses collègues du ministère des Affaires étrangères, au rôle du ministère belge de la défense ainsi qu’au rôle du conseil de sécurité de l’ONU. Ces documents à ma disposition datent notamment du 13, 14 et 15 Avril 1994 avant l’arrivée de Rusesabagina dans l’hôtel des mille Collines.

Mesdames, messieurs

Au final, les réfugiés de l’Hôtel de 1000 collines, avons survécu respectivement le 27 mai, le 29 mai, le 31 mai 1994 et au cours du mois de juin 1994 via l’opération d’échange de personnes entre le FPR-Inkotanyi et le régime génocidaire, sous la supervision de la MINUAR.  Je n’ai pas aimé que cette opération fut médiatisée pour servir de catalyseur et d’argument convaincant au vote de la fameuse résolution portant mission turquoise des militaires français, qui, à l’instar de l’opération d’échanges de réfugiés de l’hôtel des 1000 collines, grâce à laquelle nous venions de survivre au génocide, viendrait elle aussi (l’opération turquoise), mentaient-ils, sauver des Tutsi encore en vie dans les hautes terres de la crête Congo Nil, disait-on à New York et à Paris, alors qu’elle venait plutôt prêter main forte aux génocidaires dont la défaite était imminente.

Cette opération miracle d’échange de personnes, pensent certains, ne me laisse guère chaud parce qu’elle marque le début de l’instrumentalisation, de l’exploitation ingrate du génocide et des rescapés par des politiciens de tout bord mais aussi d’hommes d’affaires (prenons l’exemple du film Hotel Rwanda) dont les objectifs sont rarement utiles à nos aspirations, des objectifs qui violent dans la plupart des cas, nos droits et nos intérêts.

A chaud, l’ONU fût donc la première à utiliser le génocide des Tutsi et les rescapés qui mouraient encore, pour assouvir ses intérêts, hélas lâches voire criminels que furent à l’époque, la mission turquoise et la MINUAR 2 qui volèrent, contre toute logique, au secours des génocidaires.  En somme, sans même se soucier de dépêcher un moindre secours aux rescapés qui saignaient encore, ni leur laisser quelques minutes de répit, L’ONU a donné le ton, l’exemple sadique en plein génocide, de nous utiliser comme prétexte pour pouvoir faire voter une décision de nous torturer en secourant nos bourreaux, les Hutu génocidaires et leur gouvernement, par l’intervention militaire française au Rwanda en lieu et place d’une mission humanitaire aux côtés des rescapés du génocide antitutsi.

Je termine mon témoignage en partageant avec vous un nouveau sentiment, un devoir, une mission qui naquit en moi, au cours de cette opération mitigée d’échanges de personnes, mais en même temps salvatrice.  C’est quoi ce sentiment dont je vous parle? ce 29/05/1994, je venais de traverser la zone alors occupée par les génocidaires et d’entrer dans la zone contrôlée par le FPR-Inkotanyi; c’est exactement après le passage du rond point de Kimihurura, sur la route qui longe le Ministère de la justice en face du bâtiment dit « CND » (actuel siège du parlement rwandais), très précisément à hauteur de ce ministère, que je sentis en ce moment miracle, que L’Imana, Dieu du Rwanda, me faisait renaître de mes cendres, que Le Bon Dieu décidait de prolonger ma vie pour une certaine mission, pour une mission noble, à savoir œuvrer jour et nuit pour l’accomplissement de la volonté des Tutsi, qui périrent sous les coups et dans la haine sans nom de leurs voisins Hutu.  Cette date, ce moment miracle n’est pas le privilège d’un Miheto, non et non, tout rescapé du génocide où qu’il soit, a eu sa date miracle de réveil et de prise de conscience et partant, partage avec moi ce devoir, cette mission, cette dette à payer contre vents et marrées, à tous les nôtres qui nous ont quitté dans la souffrance, le désarroi et le désespoir total. Inutile de vous rappeler qu’en réalité, tout Tutsi rwandais de cette planète, est un rescapé du génocide, qu’il ait été au Rwanda, qu’il ait été n’importe où ailleurs au monde, pendant le génocide de 1994. 

Chers frères et sœurs, quelle est donc cette dette? Quelle est cette mission? oui au delà du devoir de mémoire, de digne inhumation des nôtres, de justice, d’assistance sociale aux plus faibles, de réparation pour nous tous; au delà de la noblesse d’esprit et surtout l’intelligence et la force de vaincre la haine et le réflexe de vengeance, au delà de la réussite dans la vie normale de tous les jours, au delà de tout ça, quelle est notre vraie dette, quelle est notre vraie mission en réponse à la volonté de nos chers disparus, emportés par le génocide?

 Je le répète, quelle est notre mission fondamentale?

Merci et que Dieu nous protège.

Tatien NDOLIMANA MIHETO