COMMUNIQUE DE PRESSE: Colloque organisé par Ibuka Belgique le 27 Mars 2026.

Thème: Le lien entre mémoire, justice et lutte contre le négationnisme, dans un contexte actuel marqué par la désinformation.

Le colloque annuel d’Ibuka Mémoire & Justice Belgique, tenu ce vendredi 27 mars 2026 au Centre Communautaire Laïc Juif (CCLJ) à Bruxelles, s’est ouvert l’allocution de Mr.Nicolas ZOMERSZTAJN, Co-directeur général du CCLJ et rédacteur en chef de la revue «Regards». M. ZOMERSZTAJN s’est félicité de l’organisation de cette journée de réflexion au CCLJ, soulignant la fraternité de la mémoire des génocides des Juifs, des Arméniens et des Tutsi, à quelques jours des commémorations des deux derniers au mois d’avril.

Eugène Twagira Mutabazi, President d'Ibuka M&J
Eugène Twagira Mutabazi, President d’Ibuka M&J

Lors de son introduction, Mr Mutabazi a rappelé que le génocide contre les Tutsi en 1994 ne peut pas être considéré comme un événement isolé, mais comme l’aboutissement d’un long processus historique, remontant à la période coloniale. Il a montré comment des décisions politiques, religieuses et administratives ont progressivement construit une idéologie de haine, menant aux violences de 1959, puis au génocide de 1994. Il a insisté sur l’importance du travail de mémoire pour comprendre ces mécanismes et éviter leur répétition. 

Panel I – Mémoire, transmission et héritages historiques : continuités coloniales et enjeux contemporains  

Mme Sadjo Thiam
Mme Sadjo Thiam

Le premier panel a ensuite mis en lumière le rôle des héritages coloniaux dans les dynamiques actuelles.  Mme Sadjo Thiam a expliqué que le passé colonial continue d’influencer nos sociétés aujourd’hui, notamment à travers la manière dont l’histoire est racontée — ou parfois passée sous silence. Elle a insisté sur trois éléments essentiels : 

  • la mémoire, qui est construite et parfois biaisée,
  • agency: c’est-à-dire la capacité des populations concernées à reprendre le contrôle de leur propre récit,
  • et la transmission, qui doit être active, consciente et fidèle à la réalité historique. 

Le second panel, avec Mme Nadine Nibigira, a proposé une lecture régionale des violences dans la région des Grands Lacs. Elle a développé le concept d’«unicité du génocide contre les Tutsi », en montrant que les violences au Rwanda, au Burundi et en RDC sont liées par une même idéologie. Elle a insisté sur la continuité de cette haine aujourd’hui, notamment à l’est du Congo, et sur le fait que ces violences sont souvent minimisées ou occultées, notamment au profit d’enjeux économiques et géopolitiques. 

 Enfin, plusieurs interventions ont souligné le rôle problématique de la communauté internationale, accusée de passivité face aux violences et au négationnisme. Le colloque a ainsi mis en évidence une idée forte: 

Le silence, dans certains contextes, peut contribuer à la perpétuation des injustices. 

En conclusion, le panel de cette matinée a rappelé que la mémoire n’est pas seulement un devoir du passé, mais un outil essentiel pour comprendre le présent et agir sur l’avenir, en particulier face aux défis actuels de désinformation et de négationnisme. 

Panel II – Justice transnationale et enjeux géopolitiques de l’idéologie génocidaire 

Le second panel de la journée a été consacré à l’analyse de la justice transnationale, plus particulièrement en France, et les enjeux géopolitiques de l’idéologie génocidaire. 

Monsieur Gautier et Madame Mukarumongi-Gauthier, fondateur du CPCR (collectif des parties civiles pour le Rwanda). 
Monsieur Gautier et Madame Mukarumongi-Gauthier, fondateur du CPCR (collectif des parties civiles pour le Rwanda). Au milieu Annick Nkulikiyinka, Ibuka Belgique

La première intervention a été menée par Monsieur Gautier et Madame Mukarumongi-Gauthier, fondateur du CPCR (collectif des parties civiles pour le Rwanda). 

Leur intervention s’est ouverte sur une citation particulièrement évocatrice, qui résume l’engagement du collectif : «Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu». 

Les intervenants rappellent que la justice joue un rôle fondamental dans la transmission de la mémoire. Elle constitue non seulement un moyen de sanctionner les crimes, mais également une manière d’inscrire durablement les faits dans l’histoire, notamment dans les lieux où ils ont été commis. 

Depuis 2001, le CPCR est la seule association à avoir engagé ce type de procédures. Malgré plusieurs condamnations, sept à ce jour, les intervenants soulignent la lenteur importante des processus judiciaires, les premiers procès n’ayant débuté qu’en 2014, ainsi que le manque de moyens, avec seulement trois juges en charge de ces dossiers. 

Leur action dépasse les poursuites individuelles : ils ont également engagé des procédures pour faire reconnaître la complicité de la France, notamment face à des obstacles juridiques comme la notion d’«actes de gouvernement». Certaines affaires pourraient être portées devant la Cour européenne des droits de l’homme. 

Ils évoquent également les affaires en cours et appellent les familles de victimes à se constituer parties civiles, soulignant leur rôle essentiel dans les procédures. 

Enfin, ils insistent sur l’importance de la sensibilisation et de la transmission, notamment auprès des jeunes, afin de rendre cette histoire accessible et de préserver la mémoire des victimes. 

Monsieur Felix Mukwiza Ndahinda
Monsieur Felix Mukwiza Ndahinda

Monsieur Felix Mukwiza Ndahinda, lors du second panel de l’après-midi, a proposé une analyse à la fois historique et contemporaine des discours de haine visant les populations tutsies dans la région des Grands Lacs. 

S’appuyant sur son expérience personnelle au Sud-Kivu, il remet en question le narratif dominant qui attribue l’insécurité actuelle au seul mouvement M23. Il rappelle, sur la base de données de la MONUSCO, que les violences et les discours de haine, notamment contre les Banyamulenge, étaient déjà documentés dès 2019. Ces discours reprennent des schémas bien connus: négation de l’appartenance nationale, désignation comme étrangers ou responsables des crises, alimentant ainsi les tensions et les violences actuelles. 

Pour comprendre ces dynamiques, il introduit la notion de « logiciel identitaire colonial ». Il explique que la colonisation a figé et racialisé des identités auparavant plus fluides, en opposant notamment des populations dites « autochtones » à d’autres considérées comme étrangères. Ces classifications, historiquement construites, continuent aujourd’hui de structurer les représentations et les conflits. Dans la période postcoloniale, ces identités ont été redéfinies dans un contexte de compétition politique, donnant lieu à des stratégies d’exclusion, comme la contestation de langues, d’appartenances ou encore la remise en cause de l’identité des Banyarwanda. Cela a conduit à une forme d’inversion des réalités, où les Tutsis sont présentés comme des étrangers, participant à une négation plus large de l’histoire. 

Face à ces constats, l’intervenant propose plusieurs pistes : déconstruire les imaginaires ethniques hérités de la colonisation, repenser les notions d’identité et d’appartenance au-delà des catégories figées, relire de manière critique les dynamiques politiques et économiques de la région, et enfin réimaginer des formes de gouvernance affranchies des cadres coloniaux. 

Plus de photos