Mme Claire Kayirangwa Secrétaire générale d’Ibuka M&J à la stelle commémorative de Woluwe St Pierre (le 07/04/2026)

Allocution de Mme Claire Kayirangwa Secrétaire générale d’Ibuka M&J à la stelle commémorative de Woluwe St Pierre

Monsieur le Bourgmestre de la commune de Woluwe-Saint-Pierre, Benoît Cerexhe,

Son Excellence, Madame Patricia Llombart Cussac, Managing Director for Africa at EU EEAS,

Son Excellence, Monsieur Paolo Berizzi, Diplomat and senior official within the European External Action Service (EEAS)
Monsieur le Président de la Diaspora Rwandaise de Belgique, Ernest Gakuba,

Chers rescapés du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda en 1994,
Chers amis,

Mesdames et Messieurs, en vos titres et qualités,

Bonjour,

C’est avec une profonde émotion que je prends la parole aujourd’hui au nom d’IBUKA Mémoire et Justice Belgique, en remplacement de notre Président, qui n’a malheureusement pas pu être parmi nous.

Fondée à Bruxelles en août 1994, notre association réunit des survivants, des proches de victimes ainsi que toutes celles et ceux engagés dans la préservation de la mémoire et le soutien aux rescapés du génocide. Notre engagement repose sur une conviction essentielle : la mémoire et la justice sont indissociables, et la dignité humaine doit rester au cœur de toutes nos actions.

Je m’exprime devant vous non seulement en tant que Secrétaire générale, mais aussi en tant que survivante. En 1994, j’avais 16 ans. Je garde en mémoire ces jours de terreur, marqués par la perte de membres de ma famille, de mes parents, d’amis et de tant d’êtres chers.

Comme on le dit en kinyarwanda : « Ijoro ribara uwariraye » – seule la personne qui a traversé la nuit peut en raconter l’histoire

À 17 ans, j’ai dû assumer des responsabilités d’adulte portant un poids qu’aucun enfant ne devrait connaître.

Ces épreuves m’ont appris qu’il ne suffit pas de survivre : il faut transmettre, témoigner et préserver la vérité. Mon parcours rappelle combien il est essentiel de lutter contre l’oubli et de faire entendre la voix des survivants.

Nous sommes réunis aujourd’hui pour honorer la mémoire de plus d’un million de victimes et rappeler l’horreur du génocide. Cette commémoration ne vise pas à susciter la pitié, ni à appeler à la compassion, mais à affirmer une exigence : faire en sorte que « plus jamais ça » devienne une réalité.

Le génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda en 1994 met également en lumière l’échec de la communauté internationale à protéger les populations civiles. Malgré les alertes et les témoignages, les actions nécessaires n’ont pas été prises à temps. Cet échec est à la fois moral et juridique.

L’article 1er de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies en 1948), Les Parties contractantes confirment que le génocide, qu’il soit commis en temps de paix ou en temps de guerre, est un crime du droit des gens, qu’elles s’engagent à prévenir et à punir. Cet engagement implique une responsabilité positive : la prévention et la protection ne peuvent être considérées comme optionnelles.

L’inertie et l’inaction constatées au Rwanda ont mis en évidence le coût humain dramatique du non-respect de cette obligation fondamentale.

Se souvenir de ces manquements est indispensable. La mémoire doit être un levier d’action : éduquer, sensibiliser, renforcer les mécanismes de prévention et soutenir les survivants.

Le principe de la Responsabilité de protéger nous rappelle que l’inaction face aux crimes de masse est inacceptable.

Ne pas agir, c’est laisser la haine se transformer en extermination. Chacun de nous a donc le devoir de refuser l’indifférence et de défendre la vie humaine.

C’est pourquoi il est impératif d’entretenir la flamme de la mémoire du génocide des Tutsi.

Nous devons rappeler à l’Humanité que, malgré les leçons supposées des génocides arménien et juif, un autre génocide a eu lieu.

Préserver cette mémoire et en transmettre l’histoire aux générations futures est une responsabilité collective.

En ce lieu symbolique de Woluwe-Saint-Pierre, cette stèle s’élève comme un rappel silencieux mais puissant des vies brisées. Elle incarne bien plus qu’un monument : elle représente la mémoire, la justice et l’humanité.

Elle nous invite à réfléchir avec lucidité, à mesurer ce que signifie perdre les siens et à comprendre ce que représente la survie dans un monde qui, à ce moment-là, a trop souvent détourné le regard.

Pour les survivants, ce lieu est un point d’ancrage. Pour tous, il constitue un espace de réflexion et un appel à la vigilance. Il nous rappelle que la mémoire est une exigence morale et un engagement actif : lutter contre la haine, dénoncer l’injustice et soutenir celles et ceux qui portent encore les séquelles de cette tragédie.

Cette stèle incarne ainsi notre devoir collectif : maintenir vivante la mémoire des victimes, poursuivre la sensibilisation et affirmer notre solidarité envers tous ceux qui ont été touchés.

Le devoir de mémoire implique également de faire face à une réalité préoccupante : le négationnisme et le révisionnisme. Nier, minimiser ou déformer le génocide constitue une atteinte grave à la vérité, à la dignité des victimes et à la mémoire des survivants.

Le négationnisme n’est pas une opinion : il prolonge la violence du génocide en tentant d’effacer les faits. Il fragilise les efforts de justice, alimente la haine et empêche les sociétés d’apprendre de leur histoire.

Nous devons également dénoncer avec fermeté toute initiative qui, sous des apparences trompeuses, vise à banaliser ou contester cette mémoire. Les événements récents observés à Seraing autour de la stèle commémorative en sont une illustration préoccupante. Ces démarches participent à une dynamique de déni qui ne peut être tolérée.

Face à cela, notre responsabilité est claire : rester vigilants, nommer les faits avec précision et défendre sans compromis la vérité historique. Préserver la mémoire, c’est refuser toute banalisation et toute tentative d’effacement.

Je tiens à remercier chaleureusement Monsieur le Bourgmestre pour sa présence fidèle et son soutien, ainsi que l’ensemble des personnes présentes aujourd’hui : survivants, familles, amis, représentants des institutions et citoyens engagés. Votre présence témoigne de notre attachement commun aux valeurs de justice, de respect et de dignité humaine. Je remercie également la commune de Woluwe-Saint-Pierre et le Collège communal.

Je salue enfin le courage de celles et ceux qui ont contribué à mettre fin au génocide, notamment le Front patriotique rwandais, grâce auquel de nombreuses vies ont été sauvées. Nous leur exprimons notre profonde reconnaissance.

Que la mémoire des victimes demeure à jamais vivante, et que notre engagement pour la justice, la vérité et la dignité humaine continue de guider nos actions.

Je vous remercie.