Allocution de Claire Kayirangwa, sécrétaire générale d’Ibuka Mémoire & Justice
Mesdames et Messieurs les représentants des autorités,
Chers partenaires et amis du Rwanda,
Chers membres de la communauté rwandaise,
Chers jeunes,
Chers rescapés du génocide perpétré contre les Tutsi,
Mesdames et Messieurs,
Permettez-moi, avant toute chose, d’adresser mes sincères remerciements au Président d’IBUKA M&J qui m’a demandé d’intervenir aujourd’hui au nom de notre organisation.
Prendre la parole aujourd’hui n’est pas un simple exercice protocolaire, c’est une responsabilité profondément humaine, c’est aussi une épreuve intérieure. Car je ne m’exprime pas uniquement comme Secrétaire générale d’IBUKA Mémoire & Justice ; je m’exprime également comme rescapée du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda en 1994 Derrière mes mots vivent encore les souvenirs d’une tragédie indescriptible.
Derrière chaque phrase se trouvent des visages, des voix, des familles disparues, des vies brisées et des blessures qui ne guérissent jamais complètement.
Aujourd’hui, nous sommes réunis ici à Anvers, dans le cadre de la 32ème Commémoration des victimes du Génocide perpétré contre les Tutsi
NOUS SOMMES RÉUNIS POUR NOUS SOUVENIR
Nous souvenir,
- Des enfants qui n’ont jamais eu la chance de grandir,
- Des mères arrachées à leurs familles,
- Des pères massacrés devant leurs proches,
- Des jeunes dont les rêves ont été brutalement interrompus,
- Des vieillards abandonnés à la mort,
- Des familles entières effacées de l’existence simplement parce qu’elles étaient nées Tutsi.
Nous sommes réunis pour leur rendre leur dignité.
Nous sommes aussi réunis pour rappeler au monde entier que leur mémoire ne disparaîtra jamais
Le génocide perpétré contre les Tutsi ne fut ni une catastrophe spontanée, ni un conflit ordinaire
IL FUT UN PROJET POLITIQUE PLANIFIÉ, ORGANISÉ ET EXÉCUTÉ AVEC UNE CRUAUTÉ INIMAGINABLE.
- Pendant des années, les Tutsi ont été déshumanisés.
- La haine a été enseignée, diffusée et normalisée.
- Des médias de propagande ont préparé les esprits au crime.
- Des listes ont été établies, des armes distribuées, des voisins transformés en tueurs.
- Et lorsque le génocide a commencé en avril 1994, le monde a regardé.
Le monde savait.
MAIS LE MONDE N’A PAS AGI
Cette vérité demeure douloureuse pour les survivants. Elle rappelle l’échec de la communauté internationale face à son devoir de protéger des vies humaines innocentes.
En cent jours seulement, plus d’un million de Tutsi furent exterminés sous le regard d’un monde resté silencieux.
Aujourd’hui encore, cette tragédie nous oblige à une réflexion profonde sur notre humanité collective.
Car le génocide contre les Tutsi nous enseigne une leçon universelle : la haine commence toujours par les mots avant de devenir violence. Elle naît des divisions, des discriminations, des discours extrémistes et de la déshumanisation de l’autre.
C’est pourquoi nous devons rester vigilants.
Le génocide a été arrêté en juillet 1994, mais ses conséquences continuent de marquer la vie des survivants. Beaucoup vivent encore avec des traumatismes psychologiques profonds ; d’autres font face à la solitude, à la précarité ou à la maladie. Certains poursuivent toujours la recherche de leurs proches afin de leur offrir une sépulture digne.
Mais au-delà de cette douleur persistante se manifeste une force intérieure qui permet de continuer à vivre, de rester debout et de transformer la mémoire en engagement. Portés par la solidarité et la dignité de celles et ceux qui ont été perdus, les rescapés avancent avec l’espoir d’un avenir plus apaisé.
- Ils ont trouvé la force de continuer à vivre.
- Ils ont reconstruit leurs vies.
- Ils ont élevé leurs enfants.
- Ils ont choisi de croire à nouveau en l’avenir.
Cette résilience extraordinaire force le respect.
Mais nous devons le dire avec honnêteté : la résilience ne signifie pas l’absence de souffrance. Derrière chaque survivant se cache une histoire de douleur que les mots ne peuvent entièrement raconter.
C’est pourquoi la solidarité envers les rescapés demeure une responsabilité collective permanente.
En ce moment de mémoire et de recueillement, nous ne pouvons pas oublier celles et ceux qui ont mis fin au génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda en 1994.
Nous exprimons aujourd’hui notre profonde gratitude au FPR Inkotanyi qui, avec courage et sacrifice, a arrêté le génocide alors que le monde restait silencieux. Sans leur bravoure et leur détermination, davantage de vies auraient été perdues. Le FPR Inkotanyi n’a pas seulement arrêté le génocide ; il a redonné espoir, dignité et vie à des milliers de rescapés qui avaient tout perdu.
Pour nous, survivants, cette reconnaissance porte une signification particulière. Beaucoup d’entre nous sont encore vivants aujourd’hui grâce au courage des hommes et des femmes qui ont choisi de sauver des vies au péril des leurs.
Leur combat a permis au Rwanda de se relever de l’une des tragédies les plus terribles de l’histoire humaine.
Nous adressons également nos sincères remerciements à Son Excellence le Président de la République du Rwanda, Paul Kagame, pour son leadership, sa vision et son engagement constant en faveur de l’unité des Rwandais, de la reconstruction du pays et de la préservation de la mémoire du génocide perpétré contre les Tutsi.
Sous sa direction, le Rwanda a choisi le chemin de l’unité, de la réconciliation, de la dignité et du développement.
Malgré les blessures profondes laissées par le génocide, le peuple rwandais a pu reconstruire un pays fondé sur l’espoir, la sécurité et la cohésion nationale.
Ibuka signifie « Souviens-toi ».
Ce mot résume à lui seul notre mission : préserver la mémoire des victimes, soutenir les survivants et lutter contre l’impunité ainsi que contre toutes les formes de négationnisme et de révisionnisme.
Depuis sa création, Ibuka Mémoire et Justice œuvre sans relâche pour défendre la vérité historique. Car nous savons que lorsque la mémoire s’efface, le danger réapparaît.
Aujourd’hui encore, certains tentent de nier ou de minimiser le génocide perpétré contre les Tutsi. D’autres cherchent à relativiser les faits historiques ou à propager des idéologies haineuses.
Nous devons être très clairs :
LE NÉGATIONNISME N’EST PAS UNE OPINION.
- C’est une violence supplémentaire infligée aux survivants.
- C’est une attaque contre la dignité des victimes.
- C’est une menace contre la paix et contre l’avenir.
Nous appelons donc les autorités, les institutions éducatives, les médias et les organisations internationales à poursuivre avec fermeté la lutte contre le négationnisme et les discours de haine.
La vérité historique doit être protégée.
La justice demeure également au cœur de notre combat.
Nous saluons les efforts accomplis pour juger les responsables du génocide, tant en Belgique que devant les juridictions internationales et nationales.
MAIS nous savons que le combat contre l’impunité n’est pas terminé.
Des génocidaires vivent encore librement dans certains pays.Certains continuent même à diffuser l’idéologie du génocide.
Nous appelons tous les États à renforcer leur coopération judiciaire afin que tous les responsables soient arrêtés, jugés ou extradés.
La justice est essentielle non seulement pour les survivants, mais aussi pour l’humanité tout entière.
Car lorsqu’un criminel échappe à la justice, c’est la dignité humaine qui est blessée.
Chers jeunes,
Je voudrais m’adresser particulièrement à vous aujourd’hui.
Vous êtes la génération de la mémoire et de l’avenir. Beaucoup d’entre vous n’étaient pas nés en 1994. Pourtant, vous avez une responsabilité essentielle : préserver l’histoire et transmettre la vérité.
Ne laissez jamais la haine devenir normale.
Ne laissez jamais les divisions détruire l’humanité.
Ne laissez jamais le mensonge remplacer la vérité.
Écoutez les témoignages des survivants.
Apprenez l’histoire.
Défendez les valeurs de respect, de dignité humaine et de solidarité.
Car la mémoire n’appartient pas uniquement aux rescapés ; elle appartient à toute l’humanité.
Mesdames et Messieurs,
Le Rwanda a choisi après le génocide un chemin difficile mais courageux : celui de l’unité, de la reconstruction et de la réconciliation.
Cette reconstruction est une preuve de la force exceptionnelle du peuple rwandais. Elle montre qu’après l’obscurité la plus profonde, il est possible de reconstruire l’espoir.
Mais la réconciliation véritable ne peut jamais exister sans vérité, sans justice et sans mémoire.
C’est pourquoi nous continuerons à commémorer.
Nous continuerons à raconter les noms des victimes.
Nous continuerons à transmettre leur histoire.
Nous continuerons à défendre leur dignité.
Car oublier serait les tuer une deuxième fois.
Avant de conclure, permettez-moi d’avoir une pensée particulière pour tous les rescapés présents aujourd’hui. Chers rescapés, votre courage est immense. Votre présence aujourd’hui est déjà une victoire contre ceux qui voulaient vous faire disparaître.
À travers votre vie, votre dignité et votre résilience, vous démontrez que la haine n’a pas réussi à détruire l’humanité.
Ibuka continuera à marcher à vos côtés.
Ibuka continuera à défendre vos droits.
Ibuka continuera à protéger la mémoire des victimes.
Ibuka continuera à lutter pour la justice et contre le négationnisme.
Enfin, en ce jour de Kwibuka 32, inclinons-nous une nouvelle fois devant la mémoire de toutes les victimes du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda en 1994.
Que leur mémoire demeure éternelle.
Que leur histoire continue d’être racontée.
Que leur souffrance nous rappelle notre responsabilité envers l’humanité.
Et que jamais, plus jamais, un tel drame ne se reproduise au Rwanda ou ailleurs dans le monde.
JE VOUS REMERCIE